T'es sûr ? Tu connais vraiment ? T'es sûr ? T'es détaché ? T'as la capacité de mettre de côté ? T'es un petit violon, une place quelconque ? T'es préoccupé par la couleur ? Tu te mets à la hauteur ? T'aimes bien les défenseurs ? Tu serres les cous ? Avec ta tête continuelle ? T'es pas hostile à l'avenir ? Toujours prêt à rendre service ? T'es petit sous tes pieds ? Tu cherches une contenance ? T'aimes la divine création ? T'aimes ta position ? Tu cherches à changer de place ? Brusquement dans le silence ? Tu deviens chatte ? T'es ignoble mais beaucoup plus beau que le monde littéraire ? Apocryphe et excellent, du genre qui s'épuise en six mois ? Tu te confectionnes des destinées en terre étrangère ? T'as la goule ? T'es innocent comme un agneau ? Tu ne comprends pas ce qui t'arrive ? Tu deviens bavard quand t'as bu ? T'as des retentissements énormes ? T'es une plaisanterie qui se divise en marchandises avariées ? T'es d'ailleurs en mauvais état ? Et malgré l'étroitesse de certains, tu continues à survivre ? Tu t'empêches d'être démoli par la foule ? T'es continuellement à jour à travers des vitres sales ? Tu crois à des originalités diverses ? T'aimes tout ce qui coule sur les joues ? T'aimes bien les petits pains pour deux sous ? Tu dînes très bien avec ta voix tendre auprès de personnages sans discussions ? T'en fais ton monde avec un air sardonique ? T'as pitié des coups de poignards et des gens qui s'enfuient ? T'es de l'armée noire ? T'es une simple apparition ? Tu te demandes pourquoi tu dérapes comme ça dans le monde ? Avec tes violents baisers ? Tu ne comprends rien ? T'es un apprenti ? T'as mille choses à nous dire ? Tu te fais caresser avec ta moue d'amoureux délaissé ? Tu résonnes ? Tu t'aplanis ? T'as si bien grandi ? T'es modeste mais tu frappes du pied ? T'es de l'armée noire ? T’as l’impression qu’on te parle au dessus du crâne ? T'es une petite note égarée ? T'as perdu le là ? Une belle pelouse en hiver ? Qui ne pousse pas en appartement ? Malhabile, le crayon à la main, avec ta voix moqueuse ? T'es de l'armée noire ? Toi aussi t'aimes bien les feux d'artifices ? Les couches successives sous le front jusqu'à palpiter ? Ta petite voix tendre ? Tu palpites ? Tu polis des aspérités ? De ton air égaré ? Tu comprends rien mais tu te justifies ? T'as une petite douleur dans l'âme ? T'es de l'armée noire ? Moqueur ? Avec des envies contenues ? Débiteur ? De cette grande vie ? Assis à écouter ? L'admirable beauté de la vie ?
OK. Maintenant on est partis. Maintenant on est partis pour de bon. Ona tout réglé. On a envoyé les derniers papiers à la Sécu, à l’assurance chômage, on a fait la vaisselle, on est propres. Et là on vise à devenir des hommes, et là on est partis. On est bel et bien partis. On a descendu les quatre étages, et on est dans la rue. Condamnés comme toujours à la perpétuité mais au moins partis.
Ce midi on a mangé avec la Rédaction et le Maquettiste. Ils nous disent Nan mais Gaston…
— Quoi ? On leur répond méchamment. Parce qu’on sent venir le truc. Ben rien, nan mais Gaston c’est nul. J’veux dire qui va lire une histoire dont le mec s’appelle Gaston. Faudrait du prénom frais, qui claque quoi. Genre Kendall, ou Kevin, tu vois, dit le Maquettiste. Et puis cette histoire de Converse ! ajoute la Rédaction. Faudrait des chaussures en cuir, marron clair, à bouts pointus quoi. Classes. Et Kevin, optons pour Kevin par exemple, et ben il serait mal rasé, avec un look je viens de sortir de mon lit classe quoi. Tu sais. Bel italo frimeur qui bosse dans la pub quoi. Ouais, avec des petites lunettes carrées noires quoi, ajoute le Maquettiste. Nan mais faut donner envie aux gens, les gars quoi. Faut qu’ils s’identifient. S’identifier à "Gaston-qui-essaye-de-faire-le-poids-face-à-Mathieu" (sérieux – c’est quoi cette phrase, nan mais d’où elle sort ?).
— Bon, c’est vrai que le coup des Converses, on était un peu hésitants. Mais le problème, c’est que Gaston vient de passer son bac. On ne voit pas d’où il aurait les joues mal rasées (et fournies en poils) et des chaussures de dandy. Là y’a problème.
— Ouais y’a problème dans l’unité du personnage, confirme le Narrateur.
— Et puis cette histoire de pluie… Moi je ne suis pas d’accord. Le bruit de la pluie est AUSSI dû aux coups multiples et répétés des gouttes sur le trottoir.
— Ouais, on en a bien parlé hier soir, et franchement nous on pense que la pluie fait du bruit AUSSI en tombant sur le trottoir.
— Ah. Ben nous on pense que le véritable bruit de la pluie est produit par la chute des précipitations sur les toits en zinc des immeubles, également par le vent, et aussi les dégoulinades de gouttières etc.
— Ouais mais t’as une preuve de ce que t’avances ?
— Ben on a fait plein de recherches sur Gougle. Et entre parenthèses, la pluie, c’est leur grand truc aux gens. "Et le bruit de la pluie résonnait doucement dans mon grand cœur". Ouh la ! Faut voir comme ils ont la pluie facile hein. Mais sinon rien. Niet. Personne ne s’est penché sur l’origine du bruit de la pluie dans Gougle.
— Ben je sais pas, il faudrait voir un spécialiste. Parce que ça, c’est vraiment un point noir du récit, ça le rend bancal tu vois.
— Nan mais là faut tout revoir quoi, dit la Rédaction. Et puis toi, là, l’auteur, comment ça se fait que tu nous fasses pas plus de lyrisme, genre comme dans la jeune fille saison 1 ? C’est pour quoi que t’es là l’auteur hein ? Pourquoi qu’on te paye ?
— Ouais. Le coup de « sa mort qui dérape dans l’univers »… c’était un peu too much, ajoute le maquettiste en mangeant une olive et en rotant sa bière discrètement. (Faut voir que le maquettiste peut pas trop nous saquer avec le narrateur).
Sur ce, le Narrateur et moi, on doit aller faire des courses parce qu'on n'a plus de Kiri à la maison. Donc on se tient au jus.
Elle comblait l’attente. Elle ne marchait pas. C’était un combat de tous les instants. Elle ne courait pas. C’était autre chose. Elle semblait glisser. On voyait à peine ses deux jambes se décoller l’une de l’autre. Elle semblait rouler.
Avant il y avait des alternatives. On se prenait la main, on s’embrassait et on se faisait la lecture de ses livres préférés. On allait à la campagne comme des enfants perdus. On faisait des bruits dans les bus avec des journaux. On souriait aux gens ennuyeux. On se projetait dans le futur. Dans des trous. On avait le ventre qui éclatait. Avant, on commençait tout juste à être des imposteurs. On nommait cette sensation : l’insupportable mélodrame surprenant.
Maintenant elle roulait.
Elle roulait jusqu’au pire qui sait. Elle y trouvait une solution momentanée. Elle allait très vite. Elle était floue. Elle risquait sa vie. Elle roulait dans des sales quartiers avec une impressionnante capuche.
Elle avait recours à la laideur pour éviter de briller. Elle croyait pouvoir gagner la partie en stigmatisant tous les préjugés. Elle ne voulait pas plaire à ses parents. Elle voulait les faire chier. Elle leur disait qu’elle mangeait de la merde. L’essentiel de tous les siècles. Elle confondait l’histoire avec l’invivable d’elle-même.
Elle roulait dans Paul Morrissey et ses instants-monuments. Elle était revenue de tout. De sa peine, de sa vie, de son physique, de nos pièges, de la chair triste, du monde triste, de l’acte sexuel irréfléchi, de ses divertissements horribles. Et puis de la guerre entre tous. De la guerre salée des chiens qui se lâchent. Elle sautait sur des bites en consolidant son vocabulaire. Après elle roulait jusqu’au frigo. Elle empoignait la 8.6. Elle disait : T’as pas une roulée ?
Elle roulait. Elle avait soif de coliques à même le sol. D’actes fous. D’urine et de mictions érotisées. Elle roulait sans s’accroupir entre des cuisses. Ça puait. C’était moche. Elle ne voulait pas voir. Elle méprisait. Elle se construisait son propre cube. Où elle mettait à bas sa vie et son déclin nus. Son corps de merde. Elle roulait dans sa petite vallée déserte où l’autre était son ennemi. Elle roulait. Elle compressait. Elle aimait bien voir les traces sur les visages. Elle y plantait ses doigts. Elle aimait bien le combat. La mort, le commerce des sexes.
Elle était défigurée à la fin. Complètement stupide. Avec une syntaxe rudimentaire. Elle continuait à se déplacer en roulant. Elle voulait se revendre comme animal de compagnie. Elle n’espérait plus rien. Sauf une exécution sommaire en face du ED, Porte de Clichy. Elle aimait bien les enchaînements tragiques. Elle roulait toujours, même si elle pensait à une mort extrême et pittoresque. Elle ne pouvait pas s’empêcher de sentir le goût du Big Mac. Ce connard qui la menaçait – mais qu’elle aimait. Elle roulait, comme un corps tué à la guerre. Il n’y avait pas de temps de pause. Elle en devenait même un divertissement, avec tout son sang. Elle roulait dans la chambre. Il y avait des agglutinements de sperme qui chlinguait sur un string tacheté. Presque caché sous le lit. C’était à vomir de rire Du coup elle continuait à rouler. L’autre, il avait toute sa viande parcourue de plaisir. On aurait dit un veau. Il avait des bas-joues. Il bandait mou. Il glapissait des tout petits cris très féminins. Elle vomissait de rire.
Elle roulait avenue Parmentier. Elle n’arrivait pas à s’en décoller. Elle était à peine intelligible. Elle était un enfant trouvé, un enfant tripoté. Elle voulait se dégager de l’étreinte, parce qu’il faisait froid. Elle téléphonait au médecin pour obtenir une diversion. Elle en avait marre des mouvements trop vifs., alignés et rangés. Et des gens qui se suicidaient. Et des gens bourrés. Elle en avait marre de dessiner contre le mur une ligne horizontale. Chevauchée de porcs. Elle dégueulait. Fermée à clef.
Avec le narrateur, on est restés enfermés dans la chambre très longtemps. On trouvait jolies la couette et la décoration. Il y avait plein de trucs de filles avec des arcs en ciel punaisés au mur. On trouvait ça chouette. Le PDG a tenté de nous joindre souvent au début. Mais on lui répondait en faisant des bruits de tunnel. Alors il a fini par se lasser. Avec le narrateur, on a donc fini par vraiment prendre possession de l’espace et à y faire des roulades. On était drôlement contents. On en faisait presque vroum vroum à cause de tout l’océan nappé de béatitude collante qui nous remplissait le cœur surtout à cause de la couette rayée. Notre problème d’alors était une sorte de nœud dans l’histoire, un nœud assez insoluble, c'est-à-dire que deux pages entières sentaient la mauvaise littérature, mais c’est-à-dire qu’est-ce que la mauvaise littérature : un truc dont on ne peut même pas dire que c’est vraiment mauvais – car c’est bien écrit – un truc duquel chuinte une mauvaise odeur minuscule et tout à fait indéfinissable. Un truc tout à fait passable, qu’on ne sait pas comment corriger car il est tout à fait passable. Clinique et chiant. Non. Chiant plus exactement.
Avec le narrateur on s’est enfermés dans la petite chambre que nous a prêtée Anne-So, parce qu’on en a eu marre des gens d’un coup. D’un coup on a trouvé qu’ils s’étalaient trop. Beaucoup. Et comme dit Serge : faut savoir s’étendre sans se répandre, pauvre Lola. C'est-à-dire qu’il se passe un mécanisme curieux dans l’humanité que nous nommerons le mécanisme du moi aussi. À peine tu fais un petit geste, à peine tu t’exprimes un tout petit coup, que des gens balèzes avec des très gros bras et des tatouages s’amènent vers toi en disant moi aussi. Moi aussi mais mieux, attends tu vas voir. Et ça dure des heures. Alors que toi à la base, tu voulais juste allumer ton micro-onde. Ou promener ton pékinois Mimolette.
Avec le narrateur on s’est beaucoup engueulés au sujet des deux pages. Le narrateur voulait carrément les supprimer. Moi j’ai pensé qu’il y avait quand même moyen de rendre ça vivant. C’était vraiment deux pages plongées dans le coma. Je ne savais pas comment ça avait pu sortir de moi. Et en même temps je n’arrivais pas à le faire sortir autrement. Il y avait un enchaînement de gestes, de petits dialogues vraiment poussifs. Avec le narrateur on voulait carrément se suicider à un moment, alors du coup on a fini par sauter au dessus de la rambarde, et puis je ne sais pas comment ça s’est fait, mais tout de suite après on s’est retrouvés chez le petit épicier du coin de la rue et on a acheté de la 8.6. On était vraiment contents soudainement.
C’est là qu’on s’est aperçus que la rue était vraiment jolie elle aussi, pas du tout sinistre comme on aurait pu s’y attendre (parce que le narrateur et moi, on se retrouve souvent dans des rues remplies de chats aux poils collés au milieu d’immeubles squattés). Du coup on s’est assis avec nos 8.6 et on a regardé la rue, vraiment contents. On ne pensait plus du tout aux deux pages. Le narrateur s’est même mis à délirer au sujet d’un personnage (ce qui était plutôt mon job à la base), et il s’est mis à dire que Francis était sujet à une excitation ignoble et incontrôlable ce qui le pousserait certainement dans une relation fantaisiste avec Claudine. Le narrateur était drôlement content de sa trouvaille. Sachant qu’on n’avait jamais su vraiment quoi faire de Claudine dans le récit, il faut bien l’avouer. Donc on se frottait les mains et en bavant notre 8.6, on se disait que Claudine allait passer un sale quart d’heure. On commençait à être drôlement excités.
C’est un matin très violent, ce genre de matin qui injecte du froid, de la stupeur et la sensation d’un avenir funeste. Un matin qui dure depuis longtemps. Les nuits sont contaminées par la pensée, alors ça ne dort plus et c’est toujours le même matin. Meurtrier.
Ça pense en vrac depuis des nuits et des jours, ça pense à une surface roulée en boule et son issue brutale et ça se demande quel matin. Quel matin ça se dépliera enfin, sans grande conviction. Ça voit de moins en moins. À cause des nuits sans logique. Ça se relève et ça travaille. Ça mentalise et ça contrôle. Ça bloque les événements. Ça se tue en direct à la télévision. Ça s’arrache la tête dans son habitation.
C’est un matin très violent, courbé, qui le prend à chaque fois de vitesse. Un matin qui roule très vite puis qui lui dit salut mec. Et ça se sédimente, ça se déshabite, ça s’élimine, ça se dépossède, ça se ment, ça se met à l’index.
C’est un matin sans aucune valeur, universel. C’est toujours le même matin. Ça s’habitue. Ça ne ressent plus. Ça ne déclare plus. Ça clique.
C’est un matin où ça reste poli et ça décide de parcourir l’avenue. Il y a tout ce qu’il faut dans l’avenue. Il y a Saint-Macloud, Bricorama, Monoprix, Demenagerseul.com, Sephora, Midas, BMW, Mondial Fenêtres, L’Officiel de l’Intérim, Médiacopie, L’Optical, le Crédit Agricole, les cuisines Lapeyre, Office Dépôt, Lenôtre, Tecniconfort et Ex-Nihilo, un cabinet de recrutement. Ex nihilo est une expression latine signifiant « à partir de rien ». Elle est souvent utilisée dans l’expression « création ex nihilo », voulant littéralement dire « création à partir de rien ».
C’est un matin à ras bord de la matière et le visage se reflète dans la vitrine d’un magasin Lapeyre. Ça sécrète de l’adrénaline. C’est l’objet central d’une société communicationnelle. Ça n’a pas de nouvelles de soi. Mais ça aime le cinéma.
C’est un matin monté de toutes pièces par l’État. Et les entreprises. Et la masse moyenne. Un matin très moyen, qui prend un petit noir sur le bord d’un comptoir. Il n’y a plus de rêverie nostalgique. Juste un virus informatique, qui prend la pose. Une pose esthétique. Le barman dit salut mec.
Un matin sans rien d’excitant, une formule rebattue. Qui pourtant exige de faire l’amour sur place. Ça revient chez soi. Ça clique sur Meetic. Ça invente des formules très domestiques, promptes à les geler. Ça ment. Ça se ment. Ça aboie. Ça boit, d’ailleurs. Ça repart sur le comptoir. Ça commande un demi, c’est cool, c’est comblé. Ça hallucine sur le gouvernement. Ça ne bouscule rien. C’est mineur. Ça s’accommode au final. Ça s’adapte. Ça se chiffonne. Ça aime les cabriolets. C’est toujours le même matin, un matin qui ne sert à rien. Et ça continue. Il est midi et il y a cette fille. Très télévision, fesses et audimat. Il y a cette fille un peu rougeâtre. On pourrait frémir ensemble. Il est midi chez Dieu et la réponse est non. Ça n’a plus de nouvelles de soi. Ça tente de créer du majeur et ça bêle salut dans la fille. Une fille de nature divine et rouge. L’objet central du bar. Presque morte. C’est poli et vulgarisé. Ça tente d’avoir des certitudes en parlant à la fille. Une fille truquée elle–aussi. Psychédélique. Ça tente de créer le sensationnel en soi. Ça dit toi t’es psychédélique à la fille. En disant CH. CHédélique. Ça ne connaît pas la prononciation. Mais ça fait trépigner son œil. Ça fait semblant d’être civilisé. Alors que c’est juste une putain cette fille. C’est juste une grosse putain. C’est une fille, elle boit des demi. Alors c’est une grosse putain. C’est une putain, une putain.
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