Charles Pennequin et Armée Noire

la jeune fille

La jeune fille & la jeune femme - Saison 1

08/10/2009 - 19:26



La jeune fille est bien dans le monde. Ses sentiments humiliés l’aident à vivre. Elle copie. Ou se jette depuis des ponts. En pensant fort à la télévision. Elle est hôtesse d’accueil au milieu des chiffons. Elle boit une pinte qui lui procure de fortes émotions. La jeune fille est Diana Spencer. La jeune fille est un héros. Une vedette, qui conjugue des absences et des sursauts, qui la coincent un peu plus dans ses problèmes quotidiens. Ses problèmes de corps coincé dans le quotidien. Quotidien dont les sursauts la cognent aux choses trafiquées.

Sa pensée ratatinée s’étouffe et grogne, tandis que sa respiration roule jusqu’à s’écrabouiller dans le noir sous le cul des cauchemars. La jeune fille prolonge ses hallucinations en taillant des pipes dans les boîtes de nuit. Avec sa grosse bouche hésitante. Sa grosse bouche vraiment toute bête qui halète puis hoquette, avant de rentrer chez elle en criant à tue-tête.

La jeune fille est fascinée par l’amour et volontiers perdue. Elle aime les tremblements involontaires et l’incroyable intensité de sa mort qui dérape dans l’univers. Elle refuse que son existence soit un bruissement anonyme.

À cause de l’impossibilité totale de sortir de son insignifiance, la jeune fille n’arrive pas à dormir. Alors la jeune fille sort dans le monde. La jeune fille veut exister avec le monde. La jeune fille se fait absorber par le monde. La jeune fille cherche l’impensé et l’insensé, en se droguant massivement à l’éclatement de son destin particulier. La jeune fille fume avec une excessive rapidité, afin d’oublier ses bruits de cervelle écrasée par le nombre. Elle se moque de la vie qui s’organise, bordée de gazons plats et de familles flétries. Elle préfère les choses factices et furtives, qui s’en vont vite et disent adieu.

La jeune fille approvisionne Paris en clins d’œil mielleux. Puis se fait enculer par des gars fiévreux. Son désastre rumine et remue au fond du lit. Alors la jeune fille s’endurcit. Son bon cœur fait mal à voir. Il devient avide et rancunier. Son visage devient une tête au carré, reconfigurée par la transaction et l’intérêt. La jeune fille finit par devenir une horrible vieille femme, sèche et cassée. Corrompue. La maladie des humains fait son petit chemin. Le pays des coups de poings gagne du terrain. La jeune fille est malade. Habitée par une société de célébrités forcées de coucher. Tandis que son vice à elle sera toujours celui d’aimer.

La jeune fille ne supporte plus la médiocratie et son désir d’être originale. Elle voudrait que l’avenir soit exotique, quasi tropical. Elle voudrait rencontrer des gens qui parlent comme dans un livre. Elle ne veut pas mourir seule. Alors elle se fait mettre à l’envers sur les côtés et par derrière par ce monde qui l’absorbe, bordé de gazons plats et de familles flétries. Et son bon cœur fait mal à voir. Elle ressent trop de choses, face à des gens qui ne ressentent rien. Elle ressent trop de choses, pour des gens qui ne ressentent rien. Son désastre rumine et remue au fond du lit, jusqu’à se rompre.

La jeune fille écrit des lettres à l'homme. L'homme est un peu méprisant, à cause de son accident. Son accident d’Enfance. Qui le défigure et lui fait pousser des cris superficiels.

 

Elle possède un mini chien qui n’a pas l’air trop bien. Un chien qui n’a pas l’air d’être d’accord. Peut-être parce qu’elle vit dans une boîte d’allumettes qui laisse à peine assez de place pour son présent. Son chien est en parfait état de marche, mais il est réveillé la nuit par ses cris.

 

La nuit, la jeune fille déchiffre avec application son existence et cherche un bouton électrique de condamné. Elle voudrait interroger l’homme au sujet de sa femme. De sa femme en lui, de lui dans sa femme, de sa femme sur lui, de lui jouissant dans la bouche de l’existence de sa femme.

 

La jeune fille est pressée. De buter le hasard. Cette pourriture de hasard, posée en tache ronde au milieu du monde. Qui l’empêche de rejoindre l’homme.

 

La jeune fille s'examine avec soin dans une glace. La jeune fille ne fait pas trop de bruit. Ses parents, on ne les connaît pas. Ils sortent rarement. Et puis soudain, sa mère grasse grosse et puante la prévient un jour de tous ses bras ballants : « Te fais pas enculer ». Ça ne rime à rien sur le carrelage de la cuisine. Elle continue alors sa vie en fumant des clopes de ses grosses joues bouffies en prononçant des « ouais ». Sa mère s’énerve et s’étrangle. Et puis ce sont toujours les mêmes choses, les mêmes petites histoires rabougries qui chuintent sur le carrelage de la cuisine, où dans un coin un filet de pommes de terre pourrit. En-cu-ler. C’est vraiment abstrait. Très post-moderne. Alors la jeune fille continue son petit Sodome de chemin sans rien ressentir, en prononçant des « ouais » de ses grosses joues fumantes. Elle n’aime pas trop Nietzsche, ni Sartre par ailleurs. Elle trouve intéressant de l’exposer à ses camarades. Ses deux doigts jaunâtres virevoltent au milieu d’une fumée grise, qui gonfle ses joues puis s’évanouit posément dans la pièce. À l’époque elle ressemble systématiquement à un poisson japonais.

 

C’est un soir de novembre, de façon incompréhensible, qu’elle rentre chez elle et devient monstrueuse. Dans un compartiment de sa tête, elle colle l’extrémité d’un revolver contre sa mère. Elle n’écoute plus. Elle n’est plus drôle. Elle a quelque chose d’un peu choquant. Le rouge à lèvre déborde, gluant. Ses mouvements sont pesants. Elle est atteinte à la poitrine. Elle a aussi une blessure légère à la tête. À cause de son rêve, trop compliqué. Elle scrute ses interlocuteurs, espérant en voir jaillir la totalité du réel. Le poids du quotidien étouffe sa figure rose. Elle marche sans avoir repris connaissance, en fumant des blondes. Elle a le hoquet. Elle est débranchée. Un événement abstrait au milieu des cubes gris. Ses chances d'atteindre son but sont maintenant impossibles. Elle marine sur le bord d'un trottoir, à la recherche d'une solution quelconque, d'un air de grande lassitude. Elle arrive trop tard. Elle n’aura pas l’homme, ni la bouche de son existence, elle restera sans réponse. Elle devra juste rejoindre le hasard au milieu du monde et finir butée par lui. Butée par cette vie ordinaire dans laquelle elle se diluera, et qui la rendra consommable. Cette vie ordinaire faite d’obsessions alimentaires ; cet espace d’un infantilisme obscène, qui cherche un occupant et qui en devient fou ; qui rapetisse sous les coups et qui finit par ne plus rien dire.

Alors la jeune fille entasse ses petites expériences dans sa bouche.
La jeune fille entasse ses sensations au rabais au milieu des assiettes.
La jeune fille plante sa fourchette dans la salade Hippopotamus.
La jeune fille est touchée au plus profond d’elle-même par Christina Aguilera.
La jeune fille sourit rarement.
La jeune fille vomit dans les toilettes et sort momentanément de son corps.
La jeune fille n’est pas sortie pour autant.
La jeune fille est maquillée au dedans.
La jeune fille ne se débarrasse plus de ses pensées comme avant.
La jeune fille avale et ne recrache pas.
La jeune fille s’en fout du Devenir Technologique.
La jeune fille s’en fout du Devenir Quelque Chose.
La jeune fille ne devient pas.
La jeune fille repeuple des relations sans intérêt avec ses gros bruits de fille.
La jeune fille a toujours voulu être chanteuse.
Son enfant s’appellera Mickey.
La jeune fille collaborera avec Puff Daddy.
La jeune fille est disponible à l'achat exclusivement sur Meetic.
La jeune fille a épuisé ses ressources naturelles. Elle est écrabouillée par sa copine Tina, qui, elle, mange un steak.
Face aux enjeux du développement de Tina, la jeune fille rôtit.
Tina : une pute en chaleur, se dit la jeune fille.
La jeune fille a confiance en l’avenir.
La jeune fille vacille puis s’émiette.
Tina vole en éclats.
Elles rigolent dans l’Hippopotamus.
Leurs pieds font boum sur la moquette élimée.

Boum boum boum elles rigolent.
Elles sont bêtes bêtes bêtes.
Ce faisant, la jeune fille se déscotche de l’homme, une relation sans intérêt qu’elle avait repeuplée avec ses gros bruits de fille.
La jeune fille oublie un peu l’homme, en allant comme une mouche attardée au restaurant. Avec Tina la grosse pute en chaleur.
La jeune fille cherche une place au fond d’elle-même.
Parce qu’elle ne trouve pas de place au fond de l’homme, ce rebut alcoolique butinant.
Parce qu’elle ne trouve pas de place au fond de cette grosse pute en chaleur de Tina.
La jeune fille gèle.

La jeune fille, c’est jamais la peine d’en parler.

La jeune fille n’écoute pas ce qu’on lui dit.

La jeune fille est un interrogatoire soupçonneux.

La jeune fille a un mal de chien à enlever les petites taches sur son vêtement.

La jeune fille est un agent spécial dans un monde minuscule.

La jeune fille n’est pas un jouet, ne prend pas ses repas, n’a rien à apprendre de toi, divague en lisant les journaux, regarde ailleurs sans sourire. La jeune fille sait où il a passé la nuit. La jeune fille ne bronche pas.

 

Elle se recoud à la hâte.

Elle est une blague visuelle.

Elle est une maquette.

La jeune fille ne veut pas être une maquette.

La jeune fille gèle.

La jeune fille ne mange pas.

La jeune fille est percée, mise à plat, enquête sur un signe, modèle ses formes jusqu’à la nausée.

La jeune fille est numérotée.

 

***

 

 

C’est un mois d’été, (Août), que la jeune fille devient quelqu’un. Elle a apprivoisé son petit X., sa petite lettre indéfinie, son petit prénom chétif qui est déjà mort, mais qui pourtant gigote continuellement à la commissure de ses lèvres. X. fut toujours là, dans le monde, posé comme un con, là, espérant que son pouls l’aiderait à se concentrer. X. était une fourmi immobile qui la rendait folle, qui tirait la langue en cherchant un autre nom. X., toutes ces années, parlait en faisant un bruit épouvantable. Il pensait que ses trajets tuaient sa mort, et que ses rejets  le distinguaient. Il levait le poing en pensant que tout cela était capital. C’était son enfer d’être ordinaire, de se casser en deux puis de flotter. C’était si bon d’être jeune fille et martyre, enfant de rien et mini salope. Et maintenant X. est mère et s’appelle Pauline. Et Pauline a perdu l’amour de sa vie.

 

Pauline a perdu l’amour de sa vie.

Il a chauffé sa main sur une plaque électrique juste avant de s’enfuir. Ce fut tout un cinéma. Cet homme en quête d’absolu aimait l’empoigner par les cheveux. Puis, dans un ravissement intense, lui cogner la tête en divers endroits. Il étudiait les sons produits. Pauline a perdu l’amour de sa vie. Sa coquille muette marche maintenant dans les rues, se demandant pourquoi sans trouver de réponse. (À vrai dire elle ne va plus nulle part, se contentant de faire des va et vient d’un bout à l’autre de l’avenue). Au bout de l’avenue il y a un carrefour terne, bordé de magasins qui ferment pour cause de crise systémique. À l’autre bout il y a un autre carrefour terne uniquement occupé cette fois-ci de gaz d’échappements. Pauline promène ainsi sa poussette rouge d’un mouvement paisible, s’interrompant parfois pour se cogner aux feux, aux arbres, à n’importe quoi, qui lui rappelle son amour et qui fasse le même son. N’obtenant qu’un son creux, témoin de la dissolution de sa vie interne, Pauline manque plusieurs fois durant ces trajets de s’écraser au sol.

 

Pauline a perdu l’amour de sa vie.

Mais Pauline ne pleure jamais. Les larmes se contentent juste de faire des va et vient entre sa glande lacrymale et sa cornée sans jamais éclore sur ses joues, ainsi que Pauline fait des va et vient d’un bout à l’autre de l’avenue sans jamais éclore dans le monde. Pauline restreint la pression qui l’écrase à de courts trajets. Elle voudrait pourtant voler et suivre les oiseaux, ou bien s’enfoncer sous terre en suivant de tout petits animaux.

Car tout ceci doit être une erreur.

 

Pauline a perdu l’amour de sa vie. Mais cet amour-là d’homme n’apparaissait que 20% du temps. Pauline aime donc 20% d’un homme. Elle voudrait retrouver cet homme-là. Mais cet homme n’existe pas.

 

Donc, tout ceci doit être une erreur. Il est impossible que Pauline ait aimé un mirage. Que Pauline ait sacrifié ses deux dents de devant sur le rebord de la baignoire pour un mirage. Que Pauline ait perdu des sommes incalculables d’argent pour un mirage. Que Pauline ait accepté d’être trompée et humiliée pour 20% de mirage.

 

Non, tout ça, c’est faux.

 

Pauline a vraiment perdu l’amour de sa vie. Il n’est pas possible qu’il ait été entièrement constitué de 100% de pourriture. Pauline voudrait même retrouver le son de sa tête contre la baignoire, juste pour retrouver les 20% de cet homme-là. Qui n’existe pas. Tout ça c’est faux. Il existe. Ce n’est pas possible. Il existe.

 

Pourtant, il arrive parfois dans la journée, que Pauline soit assaillie d’une vérité limpide et saisissante et qu’elle se dise que cet homme avait autant de profondeur qu’un fast-food.

Il y a donc une « Pauline vague », au contenu latent, avec sa morale de coquille. « Aimer et haïr ; accepter et rejeter ; prendre et dédaigner ; espérer et repousser : voilà la maladie de l’esprit », disait Miller. Pauline passe ses matinées dans des bibliothèques puis elle marche devant des ouvriers, renonçant à son repas de noce, frappée par des souvenirs. Elle lance des mots piquants, faisant même de méchantes pointes, elle crache toutes ses pensées, de son atroce mépris. Elle gueule dans la gueule des ouvriers. Affectionnant les jurons. Sa réalité vit et marche, tire la langue, s’épuise de minute en minute, tandis que son imaginaire fou et enragé songe à des lendemains sans aucune impossibilité, entrecoupés de longues ivresses, d’irréflexions et de pleurs. Pauline est un objet posé qui a froid, dont la forme et la matière n’ont aucune portée. Demain elle trouvera dans son réfrigérateur un lièvre, et dans sa salle de bain un concept universel. Pauline est un animal pendu.

Les humains offrent de grandes ressemblances, leurs fragments sont des horizons secs au milieu d’agréables conversations. Des morceaux qui flottent dans des cuvettes. Quelques caries, quelques photos, des Machin-Chouette qui écrivent comme des poètes. Ils écoutent toujours aux portes, c’est irrésistible. Ils s’inquiètent, ils lâchent des vérités, Ils sursautent avec leurs têtes de canards, ils mordent les mains, ils sont des pauvres chiens qui se prostituent.

 

Demain on sera dimanche, le jour des gens qui s’apitoient et qui s’interrompent de vivre. Et j’essaierai une jupe. Et je sortirai brutalement de mes rêves, et de mes guerres, et de ma petite chambre. J’irai dans un endroit où l’on connaît toutes les réponses. Où l’on s’amuse en sautant au cou des gens. Je m’extrairai goutte à goutte de ce monde prosaïque. Je me combinerai à des individus absolument insignifiants. À des bâtards, des flexibles, des raseurs et des chiants, des profs, des gens qu’on piffe pas, des gens à qui on dit tu as peut-être raison. Et moi je serai juste libre de penser, juste libre d’être idiote, et personne ne me manquera. Hein, ce sera drôle. Je me mettrai à courir de toute ma viande, de tous mes os, et je me cramponnerai à toute cette béate réalité, en espérant qu’elle m’apprenne vite fait à être une putain.

 

Demain j’irai en enfer avec toute la douleur du monde dans ma bouche. Mon nom ne sera pas sur la liste et ça me rongera, je serai irritable. Je feindrai des étonnements de qualité, quand on me claquera la porte au nez. J’aurai un choc dans les yeux, je me poserai par terre, la main sur le ventre, en pensant à des disputes de femmes ordinaires. Et puis je ne dirai rien, je jouerai doucement du Miles Davis sur mes cuisses, et l’agonie n’en sera que plus fraîche. Une bonne soirée chaude. Être libre. Errer sur des touches et faire l’amour au milieu de vraies salades, des pays qu’on ne peut pas trouver ici. Consulter la liste, être pathétique, être une étrangère à la voix qui se brise et qui parle d’elle très droitement au milieu de squelettes dégénérés. Un œuf au bacon. Une fille très fortiche au moral blafard. Qui filera sous les sifflets dans le grand trou du monde. Et qui asphyxiera son chat les yeux mi-clos.

 

Je me mets à chialer, vaincue. J’avais dit rendez-vous à 02h00 en bas de ton immeuble. Il n'est pas venu. Et là j’arpente. Là vraiment je suis comme née d’un instant. La bave aux lèvres, pénétrée de tout. Il y a des entrées monumentales en face, des boîtes d’oubli et des criminels sobres qui gémissent à l’air. Je suis nouvelle dans la ville et je mets la main dans ma poche. Je fais les cent pas dans la rue. Je n’arrive pas à saisir… quoi, exactement. Une minute dure une heure. J’ai la mâchoire enflée. J’ai des disques qui tournent dans la tête.

Pauline a une connectivité limitée, en tant que Sans-fond. Elle cherche des tournants, et sort. Et puis elle se retrouve aplatie contre des joues. Son rouge à lèvres descend. Le truc autour de ses yeux se démolit. Elle devient une bête inconnue (à la pensée active). Elle est sans début ni fin et elle commence à chuinter des trucs dans les oreilles des gens autour. Elle a le goût du point. Elle aime bien déplacer les questions. Les transformer en misérables entreprises. Pauline est parfaitement sonore (quand elle en prend la peine). Elle aime beaucoup fabriquer des héros. Dans les gens qui passent. Elle ne veut pas être fausse comme une copie. Elle veut passer de l’autre côté. Là où l’on se reproduit.

 

C’est toujours la même chose, (se dit Pauline). C’est toujours la même chose. C’est toujours la même chose : ils s’astiquent. Ils maintiennent leur tour Eiffel bien droit. Ils pensent déployer leur monde. Ils sont français.

 

Pauline est française.

 

Comme tous les français, elle n’aime pas trop les français.

 

Ce soir le fils de pute il m’a chopée contre le mur de l’allée et j’ai bien cru que j’allais avoir peur comme autrefois, et en fait je n’ai pas eu peur mais cependant (cependant) il m’a quand même frappé l’arrière du crâne contre le mur de l’allée — et là je me suis dit que j’en avais marre d’être une femme. Là j’ai vraiment senti — malgré toute ma haine et ma force et ma rage intérieures — j’ai vraiment senti que je devais aller voir la police. Et ça m’a vraiment fait chier, de ne pas pouvoir me défendre seule. Alors que je suis un homme. Et que je n’aime personne.

 

Pauline va te défoncer ta teuté.

 

Pauline, face à l’homme, est comme un petit supplément dans les journaux. Qui lui explique la dérive. Qui vient lui dire qu’il doit absolument récupérer sa trajectoire. Pauline lit Deleuze. Ce qui ne l’arrange pas. Soyons réaliste. Deleuze n’arrange personne. Il fout tout le monde au fond du trou. C’est comme ça. Pauline est au fond du trou. Elle est gonflée d’une âme collective qui ne lui donne l’envie de rien. Et elle perçoit dans l’œil des autres l’utilité de tout. Ce qui n’arrange toujours rien.

 

Donc Pauline lui défonce la teuté. Pauline lui dit (lorsqu’il lui serre le cou contre le mur) :

— Est-ce que tu as bien compris que ton pouvoir de juger était la pire des prothèses ?

— Est-ce que tu penses que le pauvre petit rouage que tu es, est un point de gravité ?

— Est-ce que nos attitudes sceptiques vont un jour finir d’errer ?

— Est-ce que nous changerons d’allure ?

— Est-ce que nous ne bougerons plus ?

— Est-ce que nous sommes des meubles ?

— Est-ce que nous resterons d’éternels étudiants ?

— Est-ce que nous tomberons toujours comme des lettres ?

— Est-ce que nous avons vraiment besoin du temps ?

 

Les questions de Pauline (et elle les vit comme telles) sont profondément absurdes et inopérantes, déplacées, face à la violence qui s’opère dans l’allée. Elle les sort de sa gorge en murmurant et on dirait que chaque phrase lui arrache du sang.

 

***

 

La jeune femme (Pauline) ne ressent rien. Vraiment rien. Pour rien. Et rien est planté là. Rien, depuis des millions d’années. Et Rien est abattu.

 

Il boit du champagne, il reçoit des décharges. Rien ne demande rien à personne. Il se rendort. Il touche à son corps.

 

Rien s’escrime dans ses foutus lendemains. Le lendemain extrait la balle de son cerveau. Et la vie continue pour Rien.

 

Rien l’a vraiment atteinte à la poitrine. Rien ne lui correspondait pas. Rien a toujours recherché le Rien Public. Rien cultive sa science du déraisonnable. Et Rien apparaît toujours d’un coup sec. Rien adore les serments de fidélité mais il adore aussi ta dernière heure. Rien mène son affaire rondement. Il fait des petites opérations en roulant des yeux. Pauline ne répond rien d’ailleurs.

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