No matter who you might kill, any human being whatsoever if takes your fancy, the most important is your suffering, your own suffering, and not his, you will never reach inside another’s suffering, even the atrocious death of an outsider you didn’t kill will make you suffer more than it did him, him he’s dead, no matter then, what matters is my suffering, and I suffer from what matters to me, and what matters to me is life, life is nothing but suffering, and nothing to appease it, even death, Mesrine suffered, he is a bit like those characters in Flaubert who cannot stand still, alert all the time, like animals, because what is more anxious than an animal, always on his guards, especially if like the ganster animal, he is chased by a pack of cops, Mesrine then is always about to take off, always fleeing or coming back to his point of escape, Mesrine had a moral code however, and it was his suffering, everything made him suffer, prison was his suffering, money also, what suffering money is, to him living free signified having money, not working,because that is all that is on offer in this society, to work, to earn money and live, but not free, the morality of others was also his suffering, the law, the State, society his suffering, and death also, all that was the source of his suffering to him Mesrine, but Mesrine had not read the Ethics, my own ethics said Mesrine, it’s my ethics and it’s me, I am all ethics and always ready to listen, to listen to time, time I listen to it and then I shoot it, I kill time with my ethics, Mesrine and his worthless ethics, he was a kind of poet, but a worthless one, he’s a poet with guns,sure he’s not Arthur Craven or Arthur Rimbaud, he’s not the man with soles of wind, he’d be nearer to the man with the belt of gold, but he is above all the man devoid of himself, devoid of his own story, the man who lives in the times of discipline and punish, yes Mesrine is not a legendary statue, a refined and intelligent guy with ethics deep down, ethics melting like butter, at the far end of his lines which are lines of life, and in his life Mesrine escapes the patterning forces, Mesrine substracts himself from the society of control, Mesrine escapes in spite of his condition the dressage of individuals, escapes the obsession of punishment and of making a pet of man, the pet of the powerful, Mesrine had not read the Ethics, because nobody made this man read the Ethics, and made sure he wouldn’t, because the State, the Law, society, morality and money, as well as prisons and death demand heads, all these things demand heads to run the lives of man, he didn’t read Spinoza Mesrine, he wasn’t given the time to, because the State sent him off to war to learn the rudiments of his trade as a killer, the politicians, the decision-makers, the bosses, the men of the welfare-state, the fathers, the upholders of the republic and the guards of the good running of things, of the good square march, and who have most probably read the Ethics at least a few of them, they made sure he didn’t read Mesrine, if he had read the Ethics, if he had had the time and placed the Ethics at his feet in his car, instead of grenades, the day of his shooting, then we would have seen the faces of the cops, their discomfitted faces at the sight of the Ethics, the distraught faces of the Bushmen, the inside-out faces of the city Sergeants as would have said Jarry, from understanding that Mesrine was armed with nothing but the Ethics, Mesrine if he had read the Ethics, he could have seen for example that there are people inside, in the Ethics, who have bad luck, yes, even in Spinoza people have bad luck, and God is blamed or praised, God all mighty, God who placed a stroke of bad luck, and God who made him fall, God who made some fellow invite another, another fellow who walked across to see the first fellow, God who brought his own fellow along, God who placedthe poor fellow under a stroke of bad luck, whereas Spinoza explains that bad luck is not divine, bad luck is a fact of life, and life carries on, and people have strokes of bad luck, and that’s how it is.
Rien d’étonnant si Pas de tombeau pour Mesrine[1] commence par s’en prendre à la censure éditoriale, à l’incommensurable médiocrité romancière qui correspond à la commande des éditeurs, et s’il en donne d’emblée la raison sociale, l’asservissement volontaire : ce livre découvre une autre façon d’écrire et qui plus est une autre façon d’écrire une « biographie » ! Car son style est singulier, méditatif et poétique à la fois, alors qu’il se devait de raconter une vie en guise de tombeau…
Soit donc cette commande : écrire la vie romancée de celui qui fut l’ennemi public numéro, Jacques Mesrine. Et la résistance de l’écrivain Charles Pennequin « à l’incursion cursive dans le roman pour trous-du-cul ». Pourquoi cette résistance ? Parce qu’il s’agit d’inventer une fiction, pas de prolonger une hallucination. Que la figure médiatique de Mesrine ait été celle d’un assassin, d’un bandit de grand chemin ou d’un martyre, l’enjeu n’est pas là : ces trois figures plus ou moins combinées relèvent de l’imaginaire romanesque dont la fonction sociale est de marchander le spectacle par la projection narcissique – on sait l’affligeante domination de la dite « autofiction » dans la production française actuelle. L’enjeu apparaît dès lors : ne pas servir le spectacle, et s’élargit : résister à l’asservissement généralisé. Car le sujet réel du livre est là : dans la question posée à la mort spectaculaire de Jacques Mesrine, au tombeau introuvable du fait de cette spectacularisation et, au bout du conte noir, à l’asservissement spécifique auquel elle a donné lieu.
D’où vient la servitude volontaire à l’époque où nous ne sommes plus censés croire en l’Un, tels les contemporains de La Boétie subjugués par le Roi, puisqu’après tout nous sommes des contemporains de la démocratie représentative ? Question que l’écrivain transcrit : D’où vient « l’étouffement généralisé » que manifeste la vie et la mort, fascinées autant que fascinantes, d’un truand ? Et la réponse, méditée et poétique, apparaît double : de l’époque et de la mort – « sa vraie tombe elle est dans l’époque »…
Notre époque, en effet, est « une sorte de couvercle (…) une mise en bière de toute époque un peu révolutionnaire, car notre époque est une époque de pensées révolues, nous sommes des révolus je me dis en marchant dans les allées du cimetière ». Or Mesrine a catalysé cette époque de façon redoublée : se révoltant contre « l’instinct de mort » (c’est le titre de son livre d’un journalisme des plus médiocres) et y cédant dans sa révolte même, par l’assassinat. Nul doute qu’il cherchait à s’évader de mille et une façons, de la prison comme de l’époque, refusant la passivité, l’attente, l’étouffement. Et cela explique la fascination dont il a fait l’objet : « premier de la classe morte de ceux qui ont l’instinct de vivre, il y avait qui sinon personne (…) il n’y avait que l’individu Mesrine face à cinquante millions de consommateurs, il y avait le Un de Mesrine face à tous ces numéros, et le numéro du président de la République ». Autrement dit, dans cette représentation imaginaire de Mesrine-Pennequin, la démocratie consumériste produit un anti-Un qui reste prisonnier de l’asservissement à l’Un : « il y avait le Un tout seul de Mesrine, face à la force, à toutes les forces » !
Parce qu’il ne sert à rien de se leurrer : dans le sursaut aveugle de vivre, Mesrine a cédé lui-même à l’époque, à l’idée d’une fin du « moderne » préparant le pire « post-moderne ». « Animal poético-médiatique, il faisait son numéro spectaculaire », jouant le jeu journalistique et torturant un journaliste, du même coup cédant à la mort, au fond de tout asservissement. Voilà pouquoi, « si Mesrine était là et qu’il se présentait aux élections présidentielles, il dirait peut-être ça, ne votez pas, mais butez-vous tant qu’il est encore temps, et sortez-vous du tas de votants ». Ce qui témoigne de sa souffrance, certes, mais celle de « l’homme démuni de lui-même, démuni de sa propre histoire, l’homme qui vit au temps de surveiller et punir ». Et qui ne survit que par la mort : « lui ce qu’il voulait c’est vivre, il voulait vivre et se venger de ce qu’on avait gangrené en lui ». La vengeance tue sans action, qui n’a lieu qu’avec les autres pour un autre commencement, sans même un faire poétique, qui n’a lieu que dans les langues desautres : « Mesrine faisait de l’éthique à deux balles, c’est une sorte de poète, mais à deux balles, c’est un poète avec des barillets »…
En travers de cette fiction, l’écrivain Charles Pennequin nous aura effectivement forcé à dévisager notre propre asservissement. Le texte qui clôt le livre l’écrit en caractères gras : « Ça pue la ressemblance la France. La remouvance. Recouvrance de l’Etat. C’est l’Etat France. Ça pue l’Etat car la France ça rassemble. La ressemblance rassemble. C’est le ramassement de tout qui pue parce que ça s’oublie. » En travers du « pas de tombeau », cette fiction poétique médite sur la chance du « pas de mort » dans la vie, la sortie tenace mais lucide de l’asservissement dans le semblant. « Dans tout corps qui pue une idée qui est comme un bouchon. Et qu’il faudra faire sortir. » Pour gagner au dedans la pensée du dehors : « Toute la respiration du dehors. Tout le respirant qui pourrait faire que ça pense dedans… »
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