— Non mais heu… Bon puisqu’on est là… Enfin tu vois, ça me botte pas là, tout ton truc.
— Quoi ?
— Ben tout ça.
— Attends exprime-toi plus clairement là. T’essayes de me dire quoi là ?
— Ben que ça me fait chier. Je sais pas quoi dire d’autre.
— Quoi, le vernissage ?
— Ben le vernissage, heu… J’sais pas. C’que tu fais… Heu… Enfin tout me fait un peu chier quoi.
— Ce que je fais ?
— Ouais.
— Ah.
— T’es vexé là ?
— Ben… ouais je suis vexé, normal non ? Et ça fait combien de temps que "tout te fait chier", on peut savoir ?
— Ben pas mal de temps.
— Mais genre "tout"... TOUT ?
— Ben ouais, tout.
— Moi aussi je te fais chier ?
— Ben je dirais pas ça comme ça, mais c’est à peu près ça. Notre existence me fait chier en fait.
— Attends là, t’es en train de me faire quoi ? Y’a mon vernissage qui commence dans moins de cinq minutes, et t’es en train de me dire quoi exactement ?
— Ben… un truc.
— Ouais ? Quoi comme "truc" ?
— Ben que y’a pas mal de choses qui me font chier.
— Hé tu viens Mathias ? Y’a tout le monde qui t’attend là !
— OUAIS J’ARRIVE, J’ARRIVE.
— Donc notre existence te fait chier ?
— Ouais.
— Et tu peux m’en dire plus ou ça t’arrache la gueule d’être un peu plus directe ? Nan parce que tu vois, je vais pas poireauter toute la nuit non plus.
— Ben tout. Tes monochromes bleus là, ça me fait chier, tes vêtements qui sont… qui sont perpétuellement bleus ben ça me fait chier, tes poèmes bleus aussi, notre cuisine bleue… je sais pas. Tout en fait.
— Non mais attends pas plus tard qu’hier tu me disais que l’expo allait être géniale ? J’ai la berlue ou quoi ? Et ça fait combien de temps que tu te fous de moi comme ça ?
— Ben pas mal de temps. Je savais pas trop comment te le dire en fait. Environ cinq ans.
— CINQ ANS ?
— Ben ouais, à peu près. Mais bon y’avait toujours un truc qui clochait chez toi, ta longue période d’insomnies, et puis ensuite ta dépression, et puis ensuite ton père qui est mort, et puis ensuite ton gros taff de dingue à New-York… Enfin y’avait toujours un truc quoi.
— Bon écoute. Si tu veux qu’on se sépare, tu le dis clairement. On va pas tourner autour du pot non plus.
— Mathias ?
— OUAIS OUAIS.
— Ben ouais je veux bien qu’on se sépare.
— AH OUAIS CARRÉMENT ?
— Ben je sais pas, c’est toi qui demandes.
— Ben je demande PARCE QU'IL FAUT BIEN QUE QUELQU’UN CRÈVE L’HAMEÇON. Donc tu veux CARRÉMENT qu’on se sépare ? AH OUAIS ?
— Ben ouais.
— À cinq minutes de ma rétrospective ?
— Ouais, à cinq minutes de ta rétrospective BLEUE, ouais.
— Je croyais que t’adorais le bleu ? C’est d’ailleurs ce qui t’a émue chez moi la première fois ? On "partageait le bleu" ?
— Ben ouais mais ça tu vois c’était y’a onze ans. Je savais pas que tu étais si uniformément bleu tu vois. Et tu sais quoi, j’ai pensé à un truc y’a pas longtemps : le bleu ben c’est la couleur des gens noyés. Ben tu vois, toi, tu t’es un peu noyé en définitive. T’es limite glacial.
— Je me suis noyé ?
— Ouais. T’es un cadavre. Tu te répètes. Tu fais toujours la même chose depuis onze ans. T’es devenu tout bleu, mon pauvre garçon.
— Non mais c’est quoi ce ton ? Non mais qu’est-ce qui t’arrive ?
— Ben c’est le ton de quelqu’un qui en a un peu ras le cul de ton bleu.
— Nan mais attends, si c’est qu’une question de bleu, je peux m’habiller bariolé aussi, et puis on peut refaire la cuisine, la faire à l’italienne comme tu voulais. Attends, on va pas foutre onze ans en l’air pour du bleu !
— …
— Mathias ?!??
— OUAIS J'ARRIVE PUTAIN ENCULÉ.
— Tu vois... plus j'y pense, et plus je me dis que tu me fais marcher. C'est impossible que tu m'aimes pas.
— Ben non pourtant. Je t'aime vraiment pas.
— Attends, hier, non mais hier, t'es partie toute émue dans la salle de bain ! Tu, tu... T'as dit que je t'émouv... t'émeuvais !!?... Après que... ? Et ?...
— Ben non en fait j'avais envie de vomir. C’est un truc global, qui inclut même ton odeur et ton haleine.
— Mais c’est immonde ! PUTAIN TU CONTINUES COMME ÇA ET JE ME PENDS LÀ, NON MAIS JE ME PENDS DIRECT DANS L’EXPO.
— Ben je sais pas. C’est toi qui voulais que je sois directe. Et puis t’as pas l’air de bien comprendre. Alors bon. Faut savoir.
— Mais ?... Mais tu te rends compte que MOI je t'aime ? Et tu sais que ça, C'EST PAS RIEN ?
— Ben moi j’en ai plus rien à secouer de ta petite gueule de névropathe repoussante.
— ...
— Mais... et qu’est-ce que tu vas faire sans moi ? Sans argent ?
— Ben je sais pas. J'irai mieux.
— ...
— MATHIAS PUTAIN TU FAIS QUOI ? Tout le monde t’attend !
— MAIS J’T’EMMERDE SALE PORC D’ENCULÉ DE GALERISTE, MAIS VA TE FAIRE FOUTRE PUTAIN, TOI ET TA BONNASSE BLONDE RICKIY LA BELLE VIE MACHIN CHOUETTE ! ESPÈCE DE CONNARDS D'AMÉRICAINS ! PUNKY BROUSTER DE MES COUILLES ! NAN MAIS ALLEZ CREVER CHEZ, CHEZ LES PAPILLONS LÀ, ALLEZ CREVER CHEZ LES PAPILLONS BANDE DE FEMELLES ! ALLEZ VOUS SOIGNER LA FOSSE NASALE EN BIRMANIE BANDE DE PLOUCS UTÉRINS !
Ils sont tous là, tous là au bord de l’épicerie à compter le pathos, ils comptent avec leur doigts, ils font des additions et ils rient à gorge dévoyée (hahaha) (ceci est un jeu de mot visant à détruire l’expression populaire) (comme il l’est indiqué dans la Littérature sans Estomac) (bref).
Donc (on s’en fout) ils comptent avec leurs doigts, en même temps, soyons réalistes, ce n’est pas exactement leur pathos qu’ils additionnent et qu’ils soustraient, c’est surtout la 1664 (des cannettes naviguent entre leurs mains). Donc ils naviguent, enfin ils soustraient, et donc le clochard pas loin (à deux mètres) (sous un porche taché de pisse) ne dit rien, il ne la moufte surtout pas. Ce même clochard aujourd’hui a été agressé par une vieille dame. On la voit souvent dans le quartier, en la confondant avec d’autres vieilles dames à cause de sa figure terne et ne sachant même pas si elle existe. Et personne ne le sait mais elle a donné un coup de pied au clochard. Qui somnole pas loin des gens qui boivent de la 16.
Elle marche. On dirait une vieille tortue. Elle marche en dedans, elle a des grosses fesses et une figure pas aimable. Et on pense, quand on la voit marcher, que décidément ça vous poursuit toute votre vie ce genre de truc. L’attitude dos courbé mes camarades me crachent dessus. Ça part décidément (répétition) affreusement pas.
Ce qui explique probablement ses poussées de haine envers le clochard quand personne ne regarde. De toute façon sa figure est détraquée de haine. Ça lui court dessus, la vengeance.
Cette vieille femme est habitée par plein de petits animaux.
C’est pour ça que le clochard ne dit rien. Donc il se prend le coup de pied vers quatorze heures et il ne dit rien parce que de toute façon il veut se faire bien voir du quartier et rester au-dedans. Donc il frotte sa jambe et il ne dit rien.
Et là on ne sait pas pourquoi mais il est dix-neuf heures et des jeunes gens ont pris le contrôle de la devanture de l’épicerie. Dans l’épicerie il y Ahmed qui a une petite amie non officielle et qui lui a expliqué que ce n’était pas officiel et que donc si elle reste avec lui et qu’elle souffre ben il n’a rien à se reprocher et qu’elle l’a bien cherché la salope je vois pas pourquoi je la plaindrais. La petite amie habite un appartement qu’Ahmed visite parfois. En vrai ils se font des spaghettis et ils se touchent la joue. Et Ahmed lui dit d’autres trucs (qui la font espérer). C’est pour ça que la petite amie reste. Faut pas être con non plus. Et écarte sa touffe.
(La Rédaction n’est pas responsable du placement des mots grossiers dans le texte velouté).
Velouté.
Aujourd’hui la jeune femme avec sa poussette qu’Ahmed aime bien, car Ahmed aime bien les enfants, a acheté très vite un velouté dans l’épicerie. Elle a dit merci avec une voix rauque et un regard fuyant (très fatiguée) et elle est partie (avec sa poussette).
Les jeunes gens sont six. On ne sait pas pourquoi ils sont là. C’est un quartier très tranquille. Même si, si on creuse bien, il y a pas mal de petites maladies qui sévissent au coin des rues propres, derrière les bosquets de bégonias. En fait le narrateur ment. C’est tout gris ici et ça pue la colle qu’on utilise en maternelle. Le petit pot rond. Et quand on l’ouvre, on utilise une languette. Et on plonge la languette dans le pot. C’est blanc. Voilà c’est tout blanc ici. Et t’es une languette de pot de colle.
Bref.
Ils sont six et on pense qu’ils s’appellent José, Juan, Sylvia, Manuel, Da Silva, et Tonio. On n’en est pas tout à fait sûr et on tentera de le vérifier au cours du récit.
Le clochard s’en fout. La vieille dame est actuellement chez elle, en train d’avaler son canari. C’est le dix-septième canari en deux mois. Personne ne s’en doute. Elle les achète sur les quais. Elle les regarde voler et puis couic. Souvent c’est lié à des événements dans la journée. Elle croise quelqu’un et puis couic elle mange le canari le soir. Il y a des plumes. Elle nettoie après. Elle fait comme si. Elle fait semblant. Elle appuie sur la télécommande. Il y a un bec dans sa gorge. Ça l’aide à rester concentrée sur le réel. Elle se détend.
Le clochard maintenant il se les gèle, les nuits ne sont plus si marrantes qu’en août. Il se lève et il se dirige (sans tituber) (parce qu’il faut pas croire que tous ils boivent) posément vers l’avenue Piète où il y a un asile. Le clochard trouve ça marrant le mot asile. Il se dit qu’on nous prend pour des cons jusqu’à la dernière minute.
En vérité ce n’est pas vrai. Il rouspète souvent mais il est bien content.
Les jeunes gens sont six, avec leur pathos, qu’ils ont camouflé dans les bières. Les bières tournent. Ils rigolent fort et l’épicier est mal à l’aise. L’épicier est enfermé dans une cabine en verre parce qu’on n’est pas loin du Parc des Princes là où il y a des matches de foot. Donc l’épicier a fait bâtir une cabine en verre – pare-balles – pour les jours où il y a match de foot. Il est mal à l’aise. Il ne se voit pas foutre ces gens loin de son commerce. Pourquoi il ferait ça d’abord. Le commerce est à son oncle. Qui est rentré au Maroc. Donc Ahmed ne se voit pas foutre le boxon dans la rue. Ahmed vient de Casa. Il ne veut pas déranger. Mais il n’aime pas les vautours.
C’est qui ces mecs putain ? dit Ahmed à son pote. (Ils sont tous les deux dans l’arrière-boutique et ils écoutent la radio) (Nova).
Tonio c’est genre un fils perdu, spécialement déserté par les dieux. La rédaction pense ça mais le narrateur n’est pas tout à fait d’accord. On pourrait dire en fait que Tonio lorsqu’il passe la bière à Sylvia (ils se partagent trois bières pour six pour le moment) (et on ne sait toujours pas d’où ils viennent ce qui est assez crispant) (bref) Tonio à mon avis tente de différer son destin dans une 16. Et Sylvia tente de coucher avec lui. D’abord ça se voit à sa gestuelle. On pense aussi que Sylvia est consciente des trois boutons déboutonnés en haut de son chemisier. On pense que ça n’arrive jamais par hasard chez les filles. Même si loin de là de nous l’idée que ce sont toutes des putes (alors ça non, c’est faux, on sait qu’elles font des tas d’autres choses dans la vie, en plus). Il se trame un truc entre Tonio et Sylvia. D’abord ce genre de truc, c’est impalpable. Il ne se passe rien en vrai. Il n’y a pas de parole spéciale, ni de toucher rectal particulier. Mais bizarrement tout le monde le sent autour. Y’a rien à faire. Tout le monde a les nerfs. Et du coup les quatre autres s’excitent.
Et c’est là qu’intervient P’tit Kiri. P’tit Kiri sort de chez sa meuf au 46 bis, justement du porche taché de pisse que le clochard vient de déserter, pas loin du numéro 48 où au troisième étage une lumière rougoie et où un canari s’éclate la gueule contre un lampadaire halogène bref. P’tit Kiri est décontenancé. Sa meuf (Karine) vient de le frapper. Il ne faut pas toujours croire que les mecs sont des salauds. Non. Voilà on va vous expliquer toute l’histoire de P’tit Kiri. Donc voilà. Donc sa meuf à P’tit Kiri, le frappe des fois. Et P’tit Kiri a enquêté sur Gougle. Donc il enquête. Il cherche des solutions bas de gamme chez Gougle. Et il s’avèrerait peut-être je dis bien peut-être qu’elle souffrirait de troubles pendulaires. Ce n’est pas exactement exactement ça. P’tit Kiri ne se souvient jamais du nom. Elle est…
Bipolaire voilà.
P’tit Kiri frôle à ce moment-là (en pensant au clodo qui n’était pas en bas de l’immeuble et où est-il ah oui des fois le soir il se rend à l’asile) Manuel. Manuel est un mec supra énervé qui veut se taper Sylvia même si on ne les traite pas comme des putes au pays. Mais Sylvia, elle a les boutons débraillés, et Sylvia elle lui a parlé droit dans les yeux tout à l’heure en lui demandant s’il ne voulait pas une clope et quelque chose s’est noué. Il le sent. Il regarde Sylvia des fois. Et elle parle à Tonio. Et tout ça c’est une manœuvre, c’est clair. Il essaye d’être actif et spontané et il tend son joint à Sylvia. Elle repousse le joint et elle continue à laper Tony. Plongé dans ses réflexions tragiques Manuel, au moment où un pauvre sale con passe à sa gauche, balance la cannette vide en l’air. Le petit mec se retourne : « Sale connard, ça va pas ? »
—T’es qui toi fils de pute ?
P’tit Kiri n’a pas tout à fait envie de dire qu’il s’appelle P’tit Kiri.
— J’suis un aztèque et toi ?
— Quoi ?
— J’suis un aztèque et toi ?
— Non mais en plus il est maboule, dit Manuel en se rapprochant de P’tit Kiri avec son gros œil rouge.
P’tit Kiri en a ras le cul. Alors il prend une bouffée d’air il dit :
—Saisir l’esprit c’est toujours la merde, comprendre les relations aux autres c’est toujours la merde, conquérir l’affection c’est toujours la merde, conquérir le monde c’est toujours la merde, conquérir des femmes pâles c’est toujours la merde, conquérir le réel c’est toujours la merde conquérir quelques jours c’est toujours la merde conquérir sa chambre c’est toujours la merde conquérir notre trouble c’est toujours la merde conquérir la bonne heure c’est toujours la merde conquérir des êtres solitaires c’est toujours la merde conquérir une bonne bête c’est toujours la merde conquérir un bocal c’est toujours la merde conquérir un siècle c’est toujours la merde conquérir la Chine c’est toujours la merde conquérir l’ignorance c’est toujours la merde, conquérir les secrets de famille c’est toujours la merde, conquérir les anges c’est toujours la merde.
Et P’tit Kiri s’en tire grave intact et ils partent tous boire une bière dans un terrain grave, vague, pas loin de la rue.
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