Ce midi on a mangé avec la Rédaction et le Maquettiste. Ils nous disent Nan mais Gaston…
— Quoi ? On leur répond méchamment. Parce qu’on sent venir le truc. Ben rien, nan mais Gaston c’est nul. J’veux dire qui va lire une histoire dont le mec s’appelle Gaston. Faudrait du prénom frais, qui claque quoi. Genre Kendall, ou Kevin, tu vois, dit le Maquettiste. Et puis cette histoire de Converse ! ajoute la Rédaction. Faudrait des chaussures en cuir, marron clair, à bouts pointus quoi. Classes. Et Kevin, optons pour Kevin par exemple, et ben il serait mal rasé, avec un look je viens de sortir de mon lit classe quoi. Tu sais. Bel italo frimeur qui bosse dans la pub quoi. Ouais, avec des petites lunettes carrées noires quoi, ajoute le Maquettiste. Nan mais faut donner envie aux gens, les gars quoi. Faut qu’ils s’identifient. S’identifier à "Gaston-qui-essaye-de-faire-le-poids-face-à-Mathieu" (sérieux – c’est quoi cette phrase, nan mais d’où elle sort ?).
— Bon, c’est vrai que le coup des Converses, on était un peu hésitants. Mais le problème, c’est que Gaston vient de passer son bac. On ne voit pas d’où il aurait les joues mal rasées (et fournies en poils) et des chaussures de dandy. Là y’a problème.
— Ouais y’a problème dans l’unité du personnage, confirme le Narrateur.
— Et puis cette histoire de pluie… Moi je ne suis pas d’accord. Le bruit de la pluie est AUSSI dû aux coups multiples et répétés des gouttes sur le trottoir.
— Ouais, on en a bien parlé hier soir, et franchement nous on pense que la pluie fait du bruit AUSSI en tombant sur le trottoir.
— Ah. Ben nous on pense que le véritable bruit de la pluie est produit par la chute des précipitations sur les toits en zinc des immeubles, également par le vent, et aussi les dégoulinades de gouttières etc.
— Ouais mais t’as une preuve de ce que t’avances ?
— Ben on a fait plein de recherches sur Gougle. Et entre parenthèses, la pluie, c’est leur grand truc aux gens. "Et le bruit de la pluie résonnait doucement dans mon grand cœur". Ouh la ! Faut voir comme ils ont la pluie facile hein. Mais sinon rien. Niet. Personne ne s’est penché sur l’origine du bruit de la pluie dans Gougle.
— Ben je sais pas, il faudrait voir un spécialiste. Parce que ça, c’est vraiment un point noir du récit, ça le rend bancal tu vois.
— Nan mais là faut tout revoir quoi, dit la Rédaction. Et puis toi, là, l’auteur, comment ça se fait que tu nous fasses pas plus de lyrisme, genre comme dans la jeune fille saison 1 ? C’est pour quoi que t’es là l’auteur hein ? Pourquoi qu’on te paye ?
— Ouais. Le coup de « sa mort qui dérape dans l’univers »… c’était un peu too much, ajoute le maquettiste en mangeant une olive et en rotant sa bière discrètement. (Faut voir que le maquettiste peut pas trop nous saquer avec le narrateur).
Sur ce, le Narrateur et moi, on doit aller faire des courses parce qu'on n'a plus de Kiri à la maison. Donc on se tient au jus.
Aujourd’hui avec le narrateur, on a décidé qu’on allait tous être Gaston.
On ferme les yeux, et hop on est tous Gaston.
Donc Gaston actuellement, au moment où vous fermez les yeux, est en train de courir dans une rue (dont le narrateur et moi-même ne connaissons pas le nom, car les trucs logiques, précis, les unités de lieux, de temps, tout ça nous dépasse, bref). Donc est tous Gaston, et il faut bien comprendre que Gaston est brun. Avec une veste en velours marron clair et des Converses. Forcément. Pourquoi Gaston ? Sachez qu’encore cette année, cinquante et un nouveaux-nés ont été prénommés Gaston. Donc on ne voit pas pourquoi Gaston ne s’appellerait pas Gaston. Même si évidemment, vu de loin, ce prénom nous fait trembler de tous nos membres. Cependant. Vu de près, le prénom Gaston a son petit effet sympathique, sautillant et humide. Il y a comme une envolée avec la première syllabe gas, et hop on retombe par terre avec le ton. Bref, Gaston court dans une rue. Car il pleut. Ici il faut imaginer le bruit de la pluie, plus exactement le bruit des gouttes qui tombent depuis les gouttières et les devantures (car notons bien que les gouttes lorsqu’elles tombent sur le sol ne font pas de bruit, ce sont plus particulièrement les amas de gouttes qui font du bruit) (bref) (les filets d’eau, les ruissellements, les égouts) (et là il serait intéressant de fermer les yeux et d’imaginer l’égout, avec ses feuilles mortes et ses cannettes vides qui filent hystériquement sous les roues des voitures dans on ne sait quelle direction – et ici il y aurait probablement un petit paragraphe lyrique à placer, contenant des métaphores inattendues et surprenantes au sujet de l’égout, qui file vers on ne sait où, un peu comme la vie) (Note pour le narrateur : placer à la ligne 17 une métaphore filée concernant l’égout qui ressemblerait à la vie). Bref. Gaston court. C’est vraiment une journée comme on ne les aime pas, les hommes semblent léviter avec hostilité sous les abribus. Ils ont leurs visages déchirés du matin. Il se lèvent, ils boivent un café, ils mangent rarement et ensuite ils prennent leur visage avec leurs deux mains et chrak. Parfois certains font un bouchon avec, parfois certains le plient, et puis d’autres encore se jettent à la poubelle (mais ici nous avons décidé avec le narrateur de ne pas parler des gens qui se jettent à la poubelle, ceci pouvant polluer négativement l’histoire sautillante de Gaston) (car parfois, il faut le dire, certains se font des fractures, d'autres ont de graves maladies, et puis ne parlons pas de ceux qui confondent la poubelle avec le broyeur, et qui courent en brandissant des mains et des pieds arrachés et qui t'envoient direct ta mère en tongues sur Pluton). Donc Gaston – et rappelez-vous que nous sommes tous Gaston – même si personnellement je trouve ridicule l’idée des Converse – les voit en train de léviter avec leurs gueules déchirées, donc il prend la première à droite toujours en courant et puis il trouve enfin un porche sous lequel s’abriter. Il attend là, patiemment. Il a froid.
Gaston a souvent des images de guerre dans la tête, il aime bien boire avec des pailles, il aime les faits divers, il aime les sujets bateaux, il a eu son bac l’année dernière, il est obsédé par la propriété, il essaye de faire le poids face à Mathieu, et il tente de retrouver Virginie.
(Avec le narrateur nous allons nous boire une pinte avec des petites olives et vous savez ces tout petits biscuits secs apéritif, et dès qu’on peut, on s’y remet).
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